jeudi 22 mars 2018

A propos de "L'oreille de Van Gogh" de Bernadette Murphy

Quel travail ! Une enquête digne d'un vrai polar. A recouper des éléments venants de différentes sources, des intuitions, des lectures, des entretiens : Bernadette Murphy vient rétablir quelques vérités sur ce triste épisode de la vie du peintre. Bien sûr, qu'il s'est coupé l'oreille, mais Rachel n'était pas une prostituée. Comment est-il arrivé à cette extrémité ? Une étude de la psychologie de Vincent, son cheminement spirituel, son désir de "faire le bien autour de lui" et malgré tout ces soucis qui relèveraient aujourd'hui de la psychiatrie apportent au lecteur un complément utile et indispensable pour comprendre et encore plus apprécié (s'il en était besoin) l'immense talent d'un des plus grands peintres du XIX° siècle. Un tableau vendu de son vivant ! Deux médecins qui, à Auvers sur Oise, pensent que Vincent est intransportable après son coup de feu fatal ! et malgré tout des gens (pas tous) bienveillants à Arles. Et bien sûr son frère qui le soutiendra jusqu'au bout. La liste des ouvrages consultés par l'auteur et une abondance impressionnante de notes viennent parfaire ce remarquable ouvrage publié chez Actes Sud.

Le 22 mars 1968

Il y a 50 ans, comment l'aurais-je su ? J'étais Place de la Sorbonne à Paris, travail dans la librairie des Presses Universitaires de France. Mai 68 vécu de manière curieuse : Cohn bendit lançant un pavé sur un car de flics, Geismar, Sauvageot haranguant les foules sur la Place. Des pavés qui volaient, des flics qui poursuivaient les gens (j'en ai fait partie) jusque dans les couloirs d'immeubles, une matraque à la main. Les transports en commun paralysés, l'hébétude partout : comment les choses allaient évoluer ? Plus tard dans le mois, la Rue Soufflot en proie aux flammes des voitures calcinées, les grilles des arbres arrachées et mis en travers du Boulmich, quelques pavés déchaussés et servant de barricades. Du haut de mes 18 ans, je ne voyais pas trop l'enjeu de ce débordement, pourtant au cœur du Quartier Latin ! Panique du pouvoir, de Gaulle partant pour Baden Baden à la rencontre de Massu, on pensait qu'il allait revenir avec des chars, tant la situation n'était plus sous contrôle. Tous les jours apportaient un lot de nouveautés : je me souviens avoir eu la visite, dans la librairie, d'Alain Bombard qui venait soutenir les grévistes que nous étions. Grille du magasin fermée, craignant les "casses" des "jeunes, étudiants, moins jeunes" qui se relayaient sur le Boulevard. Au bout d'une semaine, le chaos était installé pour un moment : les ordures amoncelées, les rues impraticables (voitures incendiées, pavés déchaussés, grilles d'arbre en travers, quelques arbres abattus...)les charges des uns et des autres comme si une guerre était déclarée sur Paris.Souvenirs épars mais encore très présents à mon esprit aujourd'hui 22 mars 2018 !

mercredi 22 novembre 2017

Les excellents livres du moment

A lire toutes affaires cessantes : l'excellent livre d'Alice Zeniter>> L'art de perdre publié chez Flammarion. Les harkis, souvent oubliés après les "événements" d'Algérie, seraient-ils enfin réhabilités ? A travers un roman très autobiographique, beaucoup d'émotions et de pudeurs jalonnent ce texte qui fait aussi la part belle au silence. Le destin d'Ali va basculer et connaître le camp de Rivesaltes et les camps forestiers où la vie ressemble plus à de l'exploitation sociale qu'à une véritable "réinsertion" dans la France pour laquelle "ils" avaient voulu là-bas, croire. Son fils ne comprendra pas le parcours de son père et sa petite fille attendra les attentats de 2015 pour se poser des questions sur les origines de sa famille dont elle ignore tout. Le second est Zabor (publié chez Actes Sud) de Kamel Daoud, livre dense, intelligent, riche, courageux. Un écrivain (tout comme Sansal, Khadra...)qui ose parler de l'Islam et ses travers. La liberté de créer confrontée aux livres sacrés, c'est la philosophie de Daoud. A travers ce roman exceptionnel, Zabor viendra apporter la puissance de son écriture face à l'obscurantisme rémanent de quelques illuminés.

jeudi 30 juin 2016

A propos de "Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud

On hésite entre colère sourde, exaltation, besoin de justice. Kamel Daoud veut ou va redonner à l'Arabe tué, dans "L'étranger" de Camus une vraie personnalité ? Eté 42, cinq balles claquent. Un arabe est tué sur une plage déserte d'Algérie. Le meurtrier sera condamné à mort pour d'autres faits, notamment pour avoir mal enterré sa mère et en avoir parlé avec beaucoup d'indifférence. Le crime est dû au soleil, à la chaleur, à l'oisiveté, à la jalousie, à une vengeance ? Daoud met en scène un homme, Haroun, qui parle à un universitaire (qui connaissait Meursault) dans un bar d'Oran. Il va lui raconter une partie de sa vie et affirmer qu'il est le frère de l'Arabe tué sur la plage. Il a une mère, lui aussi avec qui il ne s'entend pas trop bien. Elle veut demander justice pour le meurtre de son fils et du coup en oublie qu'elle a un autre fils, bien vivant celui-là. Haroun a sept ans au moment des faits, alors il va extrapoler, inventer un assassinat "digne" et redonner chair à ce frère, Moussa, disparu. Il crie haut que lui est vivant : il enrage de ne pouvoir rencontrer l'assassin de son frère. Roman en miroir du livre de Camus (pourtant jamais nommé). Ce n'est, évidemment pas une suite de l'Etranger mais plutôt un contre-point. Haroun, n'est pas ou peu croyant, ne suit pas les préceptes religieux des musulmans et va donc mener une guerre personnelle dans un contexte politique au bord de l'explosion. On lui a volé son enfance en même temps que Moussa. L'écriture est belle, pesante, triste. Journaliste engagé, Daoud met l'accent sur la complexité des héritages du colonialisme et pose clairement la question de l'Algérie d'aujourd'hui : "...tu ne peux pas comprendre ce qu'endure un vieillard qui ne croit pas en Dieu, qui ne va pas à la mosquée, qui n'attend pas la paradis, qui n'a ni femme ni fils et qui promène sa liberté comme une provocation."

jeudi 10 mars 2016

A propos du livre de Catherine Poulain : Le grand marin

Elle, Lili, veut partir. Elle veut quitter Manosque les plateaux. Il ne s'y passe rien. Elle veut vire une vie, sa vie, au bout de la terre (the last frontier). Buvez, riez, défoncez-vous je pars en Alaska. Et voilà ce bout de femme qui va se frotter, se confronter à un monde d'hommes à l'état brut. Quand on pêche, on n'a pas le temps de rire. Le skipper hurle les ordres, en plein jour, en pleine nuit, sous le vent glacé du nord, sous les paquets de mer qui vous gèlent le corps entier, mais il faut continuer à tirer les palangres, à tirer les hameçons, à tirer les lignes. Il faut dormir parfois, il ne faut jamais se plaindre. Qui est Lili ? L'auteur bien sûr. Un premier roman qui est un récit à la Melville. On est emporté, subjugué. Une maîtrise de la langue avec des figures de style remarquables. Le lecteur est pêcheur, il boit des bières, du whisky, des cocktails louches...Et puis la rencontre. On s'est croisés pendant plusieurs semaines sur le même bateau. Il gueule mais quel courage, il est grand, il est fou, il est amoureux...alors Lili va à cette rencontre. Deux êtres qui veulent toujours plus. Ils sont dans l'excès, mais peu importe. Ce qui compte c'est de vivre sa vie, de la fabriquer pas de la subir. Catherine Poulain est revenue, pour un temps ? revivre à Manosque les plateaux. Elle voudra retrouver sa conserverie en Islande, ses chantiers navals aux U.S.A mais surtout sa pêche. En Alaska, à Point Barrow ? "J'ai pensé l'attendre sur le quai. Je me suis assise sur l'embarcadère. C'était long. Alors j'ai marché, j'ai rejoint la falaise. J'ai marché contre le vent en espérant qu'il m'emporte. J'arrivais au bout du chemin, il fallait choisir à présent. Ami lecteur, fais ce choix : laisse-toi prendre par cette aventure d'aujourd'hui. L'écriture comblera largement tes rêves.

mercredi 20 janvier 2016

A propos du livre d'Olivier Bleys : Discours d'un arbre sur la fraglité des hommes

Un livre de résistance. Le sumac, planté à côté de la maison et qui abrite dans ses racines les parents défunts de Zhang Wei, va être le témoin de l'acharnement de ce dernier à rester coûte que coûte dans ce lieu chargé de mémoire. Pas seulement. Il a fait promesse à ses parents d'acheter cette maison à l'horrible M. Fan, homme dépravé, suffisant, capitaliste à souhaits. Wei, au péril de sa vie, va acquérir la bicoque. Mal lui en prend. Une société minière découvre là, un filon d'un métal précieux : le terbium. Commence autour de la maison et de sa famille, la valse des pelleteuses et autres excavatrices. Sa maison devient vite une "maison clou" : elle est seule alors qu'autour les immenses trous se creusent. Chez Wei, plus de chauffage ( on manque de charbon même si un vol de temps à autre peut combler le manque) , le robinet ne donne plus d'eau, la télévision n'émet plus, la brique au-dessus du poêle est disjointe, la porte est remplacée par une méchante bâche. L'amour de sa femme sublime son combat contre les représentants du capitalisme chinois. Le pot de fer contre le pot de terre. Interdiction de couper l'arbre : la famille Zhang va s'accrocher à toutes forces à ce bien chèrement acquis. Des amoureux de la terre ? L’attachement irréductible à la maison ou à la mémoire des parents lovés dans les doigts souterrains du sumac ? Un conte ? Tellement proche de la réalité. Une détermination à toute épreuve laissant la part belle à une écriture forte où les personnages sont habillés d'une personnalité puissante (même l'oncle qui ne jure que par la télévision - quand elle fonctionne !). Impossible d'avoir le calme dans cette maison : le lecteur est en permanence dans l'intimité des habitants et lui-même ne peut avoir le calme intérieur tant l'injustice est flagrante. Olivier Bleys nous avait déjà régalé avec "Concerto pour la main morte" ou "Le maître de café". Très belle surprise de la rentrée littéraire de septembre 2015.

lundi 30 novembre 2015

A propos de "Innocent" de Gérard Depardieu

"Passé un certain âge, de toute façon, les enfants n'ont plus besoin de leurs parents. Les parents sont là uniquement pour leur donner de l'amour et uniquement quand ils leur en demandent...C'est pas toujours agréable d'être un innocent...l'innocence, c'est le respect des autres, c'est une vertu" Avec ces quelques mots tirés au hasard dans le dernier ouvrage de Gérard Depardieu, on replace l'humain au centre de ses réflexions. Les siennes, un retour en arrière, pas évident. Un retour sur son passé jamais. Ce qui est fait est fait. Une autobiographie ? Pas le moins du monde. "Avec Jean [Gabin], j’en ai appris des choses... À table, surtout. Moi qui ai toujours goûté à tout et jamais en petite quantité, là, j’étais servi. Ça commençait vers onze heures le matin, et c’était entrée, poisson, gibier, fromage, dessert. Et tout ça arrosé de bourgogne." Excessif, oui et alors. Il est acteur ? Surtout pas, il ne joue pas il fait du cinéma pour éviter de travailler ! Il a fait des "conneries", oui, il assume pleinement. Si vous aimez le personnage de Cyrano, de 1900, des Valseuses, des Misérables etc...alors vous allez adorer ce livre. Somme de pensées, somme de réflexions, somme d'idées. Il n'oblige personne à le suivre - évidemment, mais quel homme attachant, plein d'humanité et surtout plein d'amour pour les autres. A lire dans ces moments douloureux. Étymologiquement, l'innocent c'est celui qui ne nuit pas. C'est déjà bien au-delà que ce que les religions nous montrent aujourd'hui. Il va faire un tour vers ses lectures, il vous promène vers les peintres qu'il apprécie, il vous dira qu'il a été musulman et qu'il a fait du yoga en Chine. Un bonheur de lecture, une énergie communicatrice et surtout une introspection salvatrice. Le cinéma, l'amitié, la politique, les civilisations et surtout l'innocence comme moteur de vie.